Suite à la sortie de son premier album solo, entre ciment et belle etoile, nous avons rencontré Keny Arkana.
Vous devez sûrement connaitre Keny Arkana, une artiste marseillaise, engagée, qui ne passe pas inaperçu lorsqu’elle prend le micro.
Keny Arkana vient de sortir son album solo après de nombreuses apparitions qui ont su nous mettre l’eau à la bouche. Vous découvrirez ci-dessous les réponses à toutes les questions que nous lui avons posées pendant une heure. Artiste intéressante, discours intéressant, interview intéressante...
Pourquoi avoir appelé cet album « Entre ciment et belle étoile » ?
Ça exprime la dualité qu’il peut y avoir dans l’album « la rage / la foi ».
Il y a un côté dur, rageur, anti-Babylone et un côté plus idéaliste, plus spirituel.
J’ai passé pas mal de mon adolescence à la rue, de longue nuit entre ciment et belle étoile, c’était aussi un clin d’œil a ça.
Sur cet album tu te livres beaucoup, on en apprend pas mal sur toi, t’auras des choses à dire sur le prochain album ?
En fait, je n’ai dit que l’écorce de l’écorce de ma vie. Je ne suis pas du tout entré dans les détails. Il y a beaucoup de choses que je ne suis pas prête à dire aujourd’hui et que je ne dirai peut-être pas dans le 2eme, mais dans le 3eme album.
J’ai encore beaucoup de choses à dire. J’ai aussi envie de produire des sons dans le prochain. J’ai de plus en plus de mal à trouver la couleur musicale qui me corresponde.
Dans le morceau « Le missile suit sa lancée » tu dis « Je ne suis pas une rappeuse, mais une contestataire qui fait du rap »
C’est pour replacer la priorité, mon but n’est pas d’être rappeuse, de vendre des disques et d’être dans le showbiz. C’est pour dire que moi, je reste dans ma sphère. Il y a des artistes qui choisissent de rentrer dans le showbiz. Pour ma part, mon disque est dans les bacs et rien n’a changé, à part les mecs de mon quartier qui me check et me disent « A ouais ! on ne savait pas que tu faisais ça. » (rire)
Ma priorité c’est vraiment l’engagement qu’il y a derrière. Pour moi, la musique est un moyen et la finalité est de mettre ma graine et l’arroser un peu afin que les choses changent. Aujourd’hui la musique est mon moyen d’expression, mais je pourrais trouver un autre moyen demain, je pourrais écrire un bouquin ou être dans le maquis avec mes frères argentins.
Je vois l’urgence partout, que ce soit chez nous à Marseille, que ça soit quand je voyage à Paris, en Amérique du sud ou en Afrique. Pour moi l’urgence est partout.
Tu dis aussi « le rap a perdu ces esprits »
Tout d’abord, ce n’est pas parce que je suis engagée que je demande à tout le monde de l’être. Maintenant, ça me fait chier que le rap est devenu du rap de droite. Aujourd’hui je fais vraiment la distinction entre le rap game et le hip hop. Il y a le Rap Game représenté par le côté showbiz, le coté entertainment, les chaînes en or qui brille, les belles voitures. Et le côté hip hop qui est en bas, les vrais passionnés qui s’en foutent de la thune qui font ça parce qu’ils vivent du hip hop, pas financièrement, ils le vivent en eux. C’est deux choses différentes. Pour moi le hip hop est à gauche, le rap game est à droite.
Dans « le rap a perdu ses esprits », je parle au rap comme si c’était mon pote et je lui dis :
« regarde ce que tu es devenu .A la base tu étais notre voix, la voix des oubliés et aujourd’hui tu es la pute du capitalisme ». Cependant, je suis pour la démocratie, je ne juge pas mes confrères pour autant. Je donne simplement mon avis.
Dans certains morceaux tu racontes ce que tu as vécu en foyers et centres pour jeunes. Ce que tu décris est très sombre. Pourrais-tu nous en dire un peu plus sur cet univers ?
Dans les foyers et les centres ils fabriquent les futurs toxicos, les futurs placés en psychiatrie et les futurs taulards. Ils ne font rien pour nous aider, ils nous enfoncent.
À partir du moment où tu rentres dans un centre et que tu es un peu agité, tu es drogué. Ils appellent ça la camisole chimique. Clairement, lorsque tu as une trentaine de jeunes (13/14 ans) agités, il est plus facile de leur donner des neuroleptiques, de les droguer et d’en faire des légumes.
Je suis contre ces pratiques, je ne pense pas qu’on puisse aider des gosses de cette façon. Je suis entrée en foyer pour des fugues, et lorsque j’en suis ressortie, je faisais des casses, je braquais.
Ils nous traitent comme de la merde bien qu’il ne faille pas généraliser. Il y a aussi de vrais éducateurs qui sont contre ces pratiques et qui dénoncent ce qui se passe dans « la protection de l’enfance ». La plupart des gens qui étaient en foyer avec moi, sont aujourd’hui en psychiatrie, en prison avec de lourde peine, ou bien à la morgue. Il n’y en a pas beaucoup qui s’en sont sortis.
Moi, c’est le juge qui m’a fait arrêter l’école à 12 ans et pourtant à l’époque c’était obligatoire jusqu’à 16.
On s’en fout des gamins de foyer et c’est ce que je dénonce. Une des seules choses positive en foyer et en centre, est qu’il y a une grande solidarité entre les jeunes. C’est un grand cours d’humanisme, tu partages tout.
Tu parles beaucoup de la mondialisation dans tes morceaux. Il y a même un documentaire à ce sujet dans le DVD qui est avec l’album. Comment as-tu pris conscience de tout ça ?
C’est sûrement mon passif de gosse de foyer qui fait que j’ai eu très jeune un côté anti-système.
J’ai vu très tôt l’hypocrisie du système, le décalage entre le pays des droits de l’homme et le non-respect des droits de l’enfant (parce que dès qu’un enfant est en foyer et qu’il n’appartient à personne, on lui fait la misère). Il est clair que petite, mon côté anti-système se résumait à mon éducateur référant, ma juge et le flic qui me frappais dessus. Ayant arrêté l’école très tôt, j’ai voulu savoir qui était derrière ça, qui était l’ennemi caché. Ça m’a poussé à m’instruire et je n’ai jamais réussi à remonter sur le fils de pute en question. C’est un système entier qui est comme ça.
A côté de ça, je suis aussi argentine, l’Argentine est le premier pays qui a vraiment été victime de la mondialisation. C’était le laboratoire de la mondialisation, du libéralisme et de l’ultra-libéralisme, c’est-à-dire la mise en place de la politique du FMI et de l’OMC. Le pays entier qu’on privatise pour deux franc six sous.
Les dettes privées de banque internationale installée en Argentine qui deviennent des dettes publiques via un président de merde qui s’appelle Carlos Menem et qui n’a fait que des magouilles.
Du jour au lendemain, tous les comptes en banque sont à zéro, parce que les banques sont partis avec l’argent. C’est la crise économique, toutes les entreprises sont en dehors du pays une fois qu’elles ont bien pressées le citron. Plus de gouvernement.
J’ai vu de près ce que sont les privatisations en m’intéressant à ce qui se passait là-bas. Aujourd’hui, on assiste en Argentine au post capitalisme. Une société entière qui s’autogére.
Mes voyages m’ont aussi permis d’en apprendre sur ce sujet.
Quand tu touches aux limites du système parce que tu ne rentres pas dans une de ses cases, tu subis sa violence dans toute sa grandeur. Et ça, que tu sois un jeune de foyer où un indigène du Chiapas.
J’ai vite fait le parallèle et j’ai vu qu’on avait tous un même ennemi.
Je pense qu’aujourd’hui il n’y a plus de politique, l’économie a pris le dessus. Les politiciens sont des gens qui défendent les intérêts économiques des entrepreneurs ou les leurs. Aujourd’hui, au jour de la privatisation, ce sont les politiques qui se régalent en devenant actionnaires de grandes entreprises.
Dans libéralisme, il n’y a aucune notion de liberté, c’est l’ouverture des frontières aux capitaux et aux multinationales, et la fermeture des frontières aux être humains.
Comment s’est passée la réalisation de ton documentaire ?
L’album était en préparation et Because m’a proposé de faire un DVD. J’ai directement pensé à un truc alter mondialiste. Je ne voulais surtout pas un DVD nombriliste avec Keny Arkana en studio, Keny Arkana en concert, Keny Arkana en interview etc.
J’ai donc appelé Cleme, une amie à moi. Nous étions au foyer ensemble.
J’avais déjà des vidéos de voyages, je filmais un peu sans savoir pourquoi. Et on est parti au Mali, je lui ai donné un plan théorique et elle a monté ça. Elle a réalisé ce DVD, je voulais que ce soit la famille qui fasse ça. Ce sont des images de voyages, les frères et soeurs de partout
En ce moment, nous sommes en période électorale, il y a de nombreux artistes qui appel au vote, qu’en pense tu ?
Je trouve ça très bien, j’ai toujours voté.
Dans la symbolique, le vote est très important, il y a beaucoup de peuples qui n’ont pas ce droit.
Le problème c’est qu’on n’a pas été éduqué politiquement. Voter pour qui ? Hitler a été élu. Je pense que si le droit de vote avait le pouvoir de changer les choses il serait interdit. Aujourd’hui la politique nationale n’existe plus, c’est l’OMC qui dictent les lois aux nations. Que ce soit Machin, machin ou machin qui passe, ça ne changera rien. C’est clair qu’il faut esquiver Sarko, c’est un dictateur. Mais ce n’est pas ça la démocratie, tu ne vas pas voter pour éviter une dictature.
J’aimerais que cette conscientisation de la jeunesse aille plus loin que le vote, il faut vraiment qu’on s’instruise, qu’on s’intéresse à ce qui se passe. Il faut qu’on se politise parce qu’on vit une époque charnière et on a un rôle à jouer.
Pour en revenir à ton album, parle nous de ta collaboration avec Claudio Ernesto Gonzales
Tout d’abord, je me suis toujours dit que je ne voudrais pas faire de feat avec des gens connus tant que je n’aurais pas fait de feat avec tous les gens que je connais. (Rire)
Les gens que je connais, il y en a beaucoup et si je les avais tous invités, cet album serait devenu une compilation, une double compilation. Je voulais faire un truc plus personnel et je ne voyais pas qui pouvait me suivre là dedans.
Claudio, est un gars que j’ai rencontré en Argentine. C’est un chanteur de rue et il déchire. Je m’étais dit que si un jour je faisais un album j’irais le chercher. Le temps est passé, j’ai zappé. Un jour, je me retrouve à faire le morceau « Victoria » et je n’avais pas fait de refrain. Je me dis que ce serait pas mal de faire ça avec un chanteur et j’ai direct pensé à lui. Il fallait que je le retrouve, au même moment ma mère est partie en Argentine, je lui ai demandée de voir s’il était là. Elle l’a trouvé et lui a donné mes coordonnées. Ça a pris du temps parce que je voulais qu’il vienne en France, vu que c’est un gars de la rue, je voulais qu’il kif, et je me suis dit que peut être il aurait une opportunité. On a galéré six mois et finalement on est allé en Argentine pour poser ce refrain.
Merci à Keny Arkana et à Lara (Because) pour cette rencontre.

Keny Arkana - Entre ciment et belle étoile, dans les bacs, à écouter absolument, c’est du lourd.